CABINET DE CURIOSITÉS - Le blog du Hunier

Made in China : le Foot ?

Eric Gautier • 12 juin 2026

Quand les Chinois inventaient... le football !

Alors que débute la Coupe du monde, la Chine regarde la compétition depuis les tribunes, et pourtant ce pays peut revendiquer l’un des plus anciens ancêtres connus du football.


La Coupe du monde de football 2026 organisée au Mexique, aux États-Unis et au Canada, présente un paradoxe étonnant. Parmi les dix pays les plus peuplés de la planète, seuls les États-Unis, le Brésil et le Mexique sont présents. La Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Pakistan, le Nigeria, le Bangladesh et la Russie n’y participent pas.


Le cas chinois est particulièrement étonnant. L'une des grandes puissances olympiques, la Chine n’a jamais réussi à s’imposer dans le football, alors même  que ce pays peut revendiquer l’une des plus anciennes traditions connues de jeu de balle au pied.

Lorsque l’on évoque les origines du « foot », l’image qui vient spontanément à l’esprit est celle de l’Angleterre victorienne, des collèges britanniques et de la codification des règles modernes au XIXe siècle. Pourtant, l’histoire du ballon rond est bien plus ancienne. Plus de deux mille ans avant la création de la Football Association anglaise, les Chinois pratiquaient déjà un jeu de « balle au pied » remarquablement élaboré : le Cuju (蹴鞠).


Reconnu officiellement par la FIFA comme l'une des plus anciennes formes organisées du genre, ce Cuju constitue la première pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste. Car l’idée de frapper une balle avec le pied est apparue à plusieurs reprises dans différentes civilisations, souvent indépendamment les unes des autres.


Des ancêtres du football sur plusieurs continents


Le Cuju chinois est donc le plus ancien jeu de balle au pied dont les règles et l’existence sont clairement documentées. Cela ne signifie pas que les autres cultures ignoraient ce type d’activité.


Dans le monde grec, l’Episkyros était un jeu collectif pratiqué dès l’Antiquité classique. Les joueurs devaient faire progresser une balle au-delà d’une ligne adverse. Les mains y étaient autorisées, ce qui le range dans la famille plus large qui englobe football et rugby.


Les Romains adoptèrent une version dérivée appelée Harpastum. Réputé particulièrement physique, ce jeu était pratiqué dans les villes comme dans les camps militaires de l’Empire.


Dans l’Amérique précolombienne, plusieurs peuples pratiquaient des jeux de balle parfois spectaculaires. Le plus célèbre est sans doute le jeu rituel mésoaméricain : Ōllamaliztli chez les Aztèques, Pitz chez les Mayas. Celui-ci utilisait principalement les hanches plutôt que les pieds et sa forte dimension religieuse en fait plus un cousin lointain qu'un ancêtre direct du football.


Plus près de nous, l’Europe médiévale connaissait de nombreux jeux populaires collectifs. En France, la soule opposait parfois des villages entiers dans des parties pouvant se dérouler sur plusieurs kilomètres. En Italie, le Calcio Fiorentino associait balle au pied, lutte et affrontements physiques. Dans les îles Britanniques existaient également diverses formes de mob football, souvent très violentes et sans règles uniformes.


Aucune de ces traditions n’est à elle seule « l’invention du football ». Elles montrent plutôt que les sociétés humaines ont régulièrement imaginé des jeux consistant à déplacer une balle vers un objectif en mobilisant le corps, l’adresse et l’esprit d’équipe.


Illustration de l'ancien livre chinois Shuǐ hǔ zhuàn, 水滸傳 (Au Bord de l'eau). Cette image représente des serviteurs d'un préfet jouant à un match de football, ou Cuju. 15e siècle.

L'ancienneté du Cuju


Le terme Cuju signifie littéralement « frapper le ballon avec le pied ». Les premières références écrites apparaissent durant la période des Royaumes combattants (475-221 av. J.-C.), l'une des époques les plus mouvementées de l'histoire chinoise.

Certaines traditions légendaires vont encore plus loin et attribuent l'invention du jeu à l'Empereur Jaune, figure semi-mythique censée avoir vécu plusieurs millénaires avant notre ère. Comme souvent avec les récits fondateurs chinois, il est difficile de distinguer l'histoire du mythe. En revanche, l'existence du Cuju à partir du premier millénaire avant notre ère est solidement attestée par les textes.

Cette ancienneté a conduit la FIFA, en 2004, à reconnaître officiellement le Cuju comme la plus ancienne forme connue de football. La ville de Zibo, dans la province du Shandong, est aujourd'hui présentée comme son berceau historique.


Bien plus qu'un simple jeu de balle


Il ne faut pas voir le Cuju comme un divertissement improvisé ressemblant vaguement au football moderne. Il s'agissait d'une activité codifiée, organisée et parfois hautement compétitive.

Le ballon lui-même a connu plusieurs évolutions. Les modèles les plus anciens étaient constitués de cuir rempli de plumes ou de poils d'animaux. Sous la dynastie Tang (618-907), une innovation importante apparaît : l'utilisation d'une vessie animale gonflée d'air, recouverte de panneaux de cuir cousus, ce qui se rapproche étonnamment des ballons modernes.

Les règles interdisaient généralement l'usage des mains. Les joueurs devaient contrôler la balle grâce aux pieds, aux jambes, au torse ou aux épaules, ce qui exigeait une grande maîtrise technique. Les équipes comptaient souvent entre six et douze participants, avec capitaines, et les rencontres étaient supervisées par des arbitres chargés de faire respecter des règlements écrits. Certaines sources mentionnent même des associations de joueurs professionnels, des compétitions organisées et des manuels techniques, signe d’un niveau de développement remarquable pour l’époque. Nous ne sommes pas en présence d'un simple divertissement populaire, mais bien d'un jeu organisé, à la pratique sophistiquée.


Des buts étonnants


Les formes du Cuju ont varié au fil des siècles.

Sous la dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), les terrains comportaient généralement deux buts situés aux extrémités. Deux camps s'affrontaient selon un principe relativement proche de celui que nous connaissons aujourd'hui : une circulation de balle entre les membres d'une même « équipe », pour la projeter vers un but de forme variable : espace entre des poteaux, ouverture sur un mur, etc.

Plus tard, notamment sous les Tang et les Song, une structure beaucoup plus originale fut utilisée : une arche centrale percée d'une petite ouverture appelée fengliu yan, que l'on pourrait traduire par « trou élégant » (image ci-dessous). Les joueurs devaient faire passer le ballon dans cette cible relativement étroite, ce qui exigeait une précision remarquable.

L'évolution du « but » témoigne bien d'une recherche croissante de technicité et de spectacle.


Schéma d'un but de Cuju à l'époque des dynasties Tang et Song 

Un outil d'entraînement militaire


Comme de nombreuses pratiques sportives anciennes, le Cuju n'est pas seulement, ni même d'abord, conçu pour divertir.

Les armées chinoises l'utilisent comme exercice d'entraînement physique. Le jeu permet d'améliorer l'endurance, la coordination, l'agilité et l'esprit collectif des soldats. Dans un empire régulièrement confronté à des conflits frontaliers, ces qualités possèdent une importance stratégique évidente.

Il rejoint ainsi une longue tradition historique où les activités ludiques servent aussi à préparer les hommes à la guerre. De la lutte grecque au tir à l'arc mongol, de nombreux sports trouvent leurs racines dans des préoccupations militaires.


Le sport des empereurs et du peuple


L'une des caractéristiques les plus remarquables du Cuju est sa large diffusion sociale.

Sous les dynasties Tang et Song, il est pratiqué aussi bien dans les milieux populaires que par les élites impériales. Les sources décrivent des démonstrations publiques, des compétitions, des joueurs professionnels et même des associations spécialisées.

Le phénomène n'est pas sans rappeler l'importance sociale du football contemporain. Le Cuju devient un véritable spectacle urbain capable d'attirer de larges foules.

Les femmes participent également à cette culture sportive. Plusieurs représentations artistiques montrent des joueuses exécutant des démonstrations techniques particulièrement sophistiquées, ce qui constitue un témoignage précieux sur la diversité des pratiques sportives dans la Chine médiévale.

L'empereur fondateur de la dynastie Song, Taizu, est lui-même réputé avoir été un excellent joueur (voir image ci-dessous). La présence du Cuju au sein même de la cour impériale contribue largement à son prestige.


"L’Empereur Taizu des Song, l’Empereur Taizong, le Premier Ministre Zhao Pu et d’autres ministres, jouant au Cuju", par Qian Xuan (1235-1300)

Du Cuju au Kemari japonais


L'influence culturelle de la Chine impériale dépasse largement ses frontières. Le Cuju inspire notamment le développement du Kemari au Japon. Introduit à la cour japonaise au cours du premier millénaire, ce jeu conserve l'idée du contrôle du ballon avec les pieds mais évolue dans une direction différente.

Alors que le Cuju reste souvent compétitif, le Kemari devient davantage un exercice de coopération et d'élégance. Les participants cherchent à maintenir le ballon en l'air le plus longtemps possible plutôt qu'à vaincre une équipe adverse.

Kyoto : Jeu de Kemari au Palais, de la série "Scènes de lieux célèbres le long de la route Tôkaidô" , Utagawa Yoshimori, 1863. Gravure sur bois (nishiki-e) ; encre et couleur sur papier. MFA, Boston.


La Chine n'a pas encore rétabli son rang dans ce sport mondial.


Le Cuju a ensuite décliné parce qu’il était devenu, sous les Song, un jeu de cour, de démonstration et d’adresse plus qu’un sport collectif populaire structuré. Il dépendait donc beaucoup du goût des élites et du patronage impérial. À partir des Ming, il est progressivement négligé. Sous les Qing, d’autres pratiques physiques, notamment l’équitation, le tir à l’arc et la lutte, correspondent davantage à la culture militaire mandchoue. Le Cuju ne disparaît pas d’un coup, mais il perd ses institutions, ses lieux, ses pratiquants spécialisés et finit par survivre surtout comme spectacle cérémoniel. Pourtant, son souvenir ne disparaît jamais totalement et il est aujourd’hui reconnu comme un élément du patrimoine culturel immatériel chinois.


Malgré ce passé prestigieux, le football moderne s’est peu développé en Chine contemporaine parce qu’il est arrivé tard comme sport organisé, alors que le système sportif chinois privilégiait les disciplines olympiques individuelles, plus rentables en médailles. Le football exige un enracinement populaire, comme en Europe ou en Amérique du Sud, permettant une formation de masse, avec une culture de compétition locale, structurée par de nombreux éducateurs et des clubs solides. La Chine a certes lancé des réformes et investi dans les écoles, les académies et le championnat, mais les effets seront nécessairement lents : le principal enjeu n’est plus d’acheter des joueurs ou d’afficher des ambitions, mais de former plusieurs générations de vrais footballeurs.


Alors, le pays du Cuju parviendra-t-il à rejoindre cette autre forme de mondialisation, celle de ce sport universel ou presque, vers lequel convergent tant de traditions très anciennes ?


Pour approfondir

(Peu de choses en français, hélas)


Le plus accessible et riche d'informations et d'iconographie :

FIFA Museum. Origins: Cuju in China. Disponible en ligne ici.


Lin Yang. Chinese Ju and World Football. Department of Physical Education, Nanjing Institute of Technology, Nanjing 2017 (existe en pdf librement accessible)


Sur le contexte et le sport en général en Chine, avec quelques passages consacrés au Cuju :

Benn, Charles. China’s Golden Age: Everyday Life in the Tang Dynasty. Oxford University Press, 2002.

Riordan, James. Sport and Physical Education in China. Spon Press, 1999.  (existe en pdf librement accessible)


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