Laissez-vous emporter

1 mai 2026

À paraître le 12 mai 2026

Le vent révèle ce que les hommes taisent


Avec Du Vent dans les âmes – Nouvelles de l’horizon, Eric Gautier propose un recueil de six nouvelles qui assume franchement le goût du récit, du paysage et de l’épreuve. La table des matières annonce déjà un parcours ample : Saint-Malo, la guerre, la jungle, Singapour, le désert, puis une forme de rivage ultime. Et l’ouverture donne la clé du livre : le vent y traverse les vies comme il traverse les lieux, révélant ce que les personnages portent en eux sans toujours le savoir. 


Les lieux nous jugent parfois...


La première réussite du recueil tient à son sens du décor. Ici, les lieux ne servent pas d’arrière-plan : ils agissent. Saint-Malo n’est pas seulement le port d’où part Sigean, ancien gabier brisé par les pontons anglais ; c’est une force morale, un théâtre d’orgueil, de chute et de relèvement. La jungle de La Ronde  devient une présence moite, presque consciente, où la peur gagne par infiltration. Le désert de La Dernière oasis réduit un jeune homme à la vérité nue de son orgueil. Quant à Évidence, texte bref et terminal, il ramène tout à une plage, au vent, à la mer, au nom premier effacé par les éléments.


Des êtres mis au double défi des événements et des sentiments


Le livre aime les histoires fortes : un marin humilié qui retrouve sa place à bord, un chasseur pris dans la logique glacée de l’Occupation, des soldats perdus dans une mission absurde, un conte maritime aux accents fantastiques, une marche de survie dans le désert. Mais ce qui l’intéresse vraiment n’est pas l’aventure pour elle-même. Chaque nouvelle organise une mise à l’épreuve. Le danger extérieur, sous des formes très diverses, tempête, patrouille, jungle, navire spectral, soif, ou simplement vieillesse, sert à faire remonter une question intérieure : que reste-t-il d’un homme quand ses certitudes, son statut ou son courage proclamé ne suffisent plus ?


Sigean de Saint-Malo est le morceau le plus ample et sans doute le plus immédiatement romanesque. On y sent le plaisir du vocabulaire maritime, des manœuvres, des tavernes, du port d’échouage, des hommes de quart et des vieux navires. La nouvelle pourrait se contenter d’être un récit de mer à l’ancienne, elle gagne en profondeur parce qu’elle raconte surtout la restitution d’une dignité. Sigean, réduit au rôle de pitre et d’estropié, ne revient pas seulement sur l’eau, il revient à lui-même. La mer, chez Eric Gautier, ne console pas, elle offre une seconde chance..


Ligne de mire est plus resserrée, plus sèche. La neige, la chasse, l’Occupation, les soldats allemands : tout converge vers un instant suspendu. La force du texte est de ne pas transformer trop vite Jacques en héros. Il est prudent, inquiet, lucide sur ses propres limites. Le titre dit bien l’enjeu : la ligne de mire n’est pas seulement celle du fusil, mais celle où un homme se voit soudain lui-même, placé devant ce qu’il croyait pouvoir éviter.


Le recueil change ensuite de climat avec La Ronde, qui introduit une veine fantastique plus sombre. La jungle y ronge les corps et les nerfs, mais le vrai malaise vient de ce qui semble plus ancien qu’elle : un village déserté, une cloche, des totems, une dette. La nouvelle fonctionne comme un conte colonial retourné contre ses personnages : ceux qui croyaient surveiller un territoire découvrent qu’ils ne comprennent rien à l’ordre invisible qui le régit.


Captain Nevermore joue, lui, avec le folklore marin : taverne de port, vieil ivrogne, navire maudit, pacte nocturne. Le texte assume une dimension presque pulp, mais avec une vraie tenue d’atmosphère. On pense aux récits qu’on raconte tard, dans les endroits où l’on ment beaucoup parce que certaines vérités seraient trop lourdes à dire. Une nouvelle simple, mais qui a l'efficacité des légendes de la mer.


La Dernière oasis est peut-être l’un des textes les plus nets dans son mouvement moral. Nokam, jeune citadin présomptueux, perdu et dépouillé, apprend dans le désert non pas seulement la peur, mais la mesure. Eric Gautier réussit ici à donner au dépouillement une puissance physique. Le sable, la soif, la nuit, les étoiles deviennent les instruments d’une lente réduction de l’ego. Le désert ne punit pas seulement l’imprudence, il enseigne l'humilité et... L'image finale vous restera en mémoire !


Enfin, Évidence ferme le recueil sur un geste presque mythologique. Un vieil homme, une plage, un prénom retrouvé, puis effacé. Après les récits d’action, de survie ou de hantise, cette dernière nouvelle agit comme une épure. Elle dit, avec une simplicité dure, que l’horizon ultime n’est peut-être pas devant nous, mais dans ce que le temps finit par enlever.


De l'épique à l'intime

L’écriture aime ciseler ses images et ses effets. Le goût de la phrase ample, du décor fortement caractérisé, de la formule qui condense une morale, donne parfois au texte une certaine solennité. Mais cette ampleur fait aussi partie de son identité. Eric Gautier évite les deux écueils, du romantisme complaisant et de l’ironie distanciée. Il revendique une littérature de souffle, de lieux, de destinées, héritière des récits d’aventure autant que du conte moral.

C’est ce qui donne au recueil son unité. Derrière la diversité des cadres, Du Vent dans les âmes revient toujours à la même intuition : les êtres ne se révèlent pas dans le confort, mais dans le passage, la menace, la bascule. Le vent du titre n’est pas une métaphore décorative. C’est la force invisible qui déplace les hommes, les dépouille, les redresse parfois, les efface aussi. Un recueil classique dans son goût du récit, personnel par sa lucidité et les introspections des personnages, et original à faire des paysages les juges silencieux de nos vies.


Bref... laissez-vous emporter.


Du Vent dans les âmes est un recueil qui se lit d’une traite, mais qui reste longtemps en mémoire. L'auteur y démontre une maîtrise rare de la nouvelle, ce genre exigeant où chaque mot doit compter. Son écriture, à la fois puissante et délicate, sert des récits qui parlent au cœur sans jamais verser dans le sentimentalisme.


À recommander aux lecteurs qui aiment l'aventure, celle du grand large et des vastes horizons, surtout lorsqu'elle se joue en même temps à l'intérieur des êtres.


L'avis du Hunier


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